Articles publiés dans le quotidien 24 HEURES par M. Laurent Flutsch, directeur du Musée romain de Vidy
Index des rubriques Un romantique de la Rome antiqueSuisse exotiqueRapt lybien et otages helvètesPandémie antiqueDernier stade...Pauvres riches !Les jeux du cirque (blanc)Obama imperatorComment tromper le peuple tout en finesse Quand les Juifs pratiquaient l’Intifada
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Rétroviseur 15, 24heures, 13.02.10 Un romantique de la Rome antique «Je te déconseille d’offrir à ta belle des cadeaux somptueux; qu’ils soient au contraire modestes, mais bien choisis et offerts habilement», suggérait le poète Ovide aux amoureux transis, dans son délicieux petit traité sur L’art d’aimer. Quelques fruits de saison, par exemple des raisins ou des châtaignes, font parfaitement l’affaire. «Tu pourras toujours dire qu’ils viennent de ta propriété à la campagne, même si tu les as achetés au marché», précisait cet expert en séduction. Les cadeaux, de toute façon, c’est trop facile: «On a toujours beaucoup d’esprit quand on n’a qu’à dire, autant de fois qu’on veut, «Tiens, accepte ceci.» Bien sûr, le procédé s’avère généralement efficace, mais il est aussi très convenu, et il suppose en outre certains moyens matériels. «Moi, j’ai aimé en étant pauvre; et, ne pouvant offrir de cadeaux, j’offrais de belles paroles.» Après tout, c’est bien là ce qui compte réellement lorsqu’il s’agit de sentiments: «De douces paroles, voilà l’aliment du tendre amour. […] Présente-toi à elle avec des caresses câlines et des mots qui charment son oreille.» Mais les temps sont difficiles et la concurrence est rude pour les vrais romantiques, déplore Ovide non sans lucidité: «Devrais-je te conseiller d’adresser aussi à ta bien-aimée des poèmes d’amour? Je ne sais pas. Car la poésie, hélas, n’est guère en honneur. On en fait l’éloge, d’accord, mais ce sont de grands présents qu’on réclame.» Et d’ajouter avec dépit que si l’illustre Homère en personne, avec tout son cortège de Muses, se présentait les mains vides chez l’élue de son cœur, il serait flanqué à la porte sans autre forme de procès. En revanche, «pourvu qu’il soit riche, le pire des rustres peut séduire. Notre époque, décidément, est vraiment l’âge d’or: c’est l’or qui procure les plus grands honneurs, et c’est aussi l’or qui procure l’amour…» Pauvre Ovide! Qu’est-ce qu’il écrirait aujourd’hui s’il devait subir la triste et débile machinerie commerciale de la Saint-Valentin? Ovide (43 av. J.-C. – 17 ap. J.-C.), L’art d’aimer, II.
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Rétroviseur 14, 24heures, 16.01.10 Révoltes siciliennes Rien de nouveau sous le soleil de la Sicile. Début 2010 à Rosarno, les immigrés «clandestins» africains se rebellaient. Importés en masse par de grands propriétaires mafieux pour la récolte des mandarines, astreints 12 heures par jour à un labeur épuisant payé 1 Euro de l’heure, parqués par centaines dans des hangars sans eau ni électricité, maltraités, en butte aux agressions racistes des indigènes, ils ont osé dénoncer leur sort, déclenchant ainsi des heurts violents. Bien des Italiens (et, espérons-le, les consommateurs européens d’agrumes) ont été contraints de voir la sordide réalité de cette main d’œuvre agricole misérable et surexploitée, qui effectue dans des conditions que personne n’accepterait un travail dont personne ne veut. Bien avant, en 139 avant notre ère, la Sicile avait connu une situation comparable : «la province de Sicile est une contrée fertile où les citoyens romains possédaient de vastes domaines. Ils y entretenaient de nombreux esclaves indispensables à la culture de leurs terres, et ces cultivateurs à la chaîne furent la cause de la guerre», relate l’historien Florus. Diodore précise : «soumis à de rudes travaux, ces esclaves recevaient très peu de soins ; ils étaient à peine nourris et vêtus. […] Enfin, pressés par la misère et accablés de coups, ils trouvèrent leur vie intolérable.» S’ensuivit une révolte sanglante, emmenée par un esclave syrien nommé Eunos. Quittant leurs casernes-prisons, les insurgés dévastèrent la région durant sept ans, avant d’être assiégés, affamés et vaincus sans gloire par les légions romaines. Bien sûr, dans la Sicile d’aujourd’hui, les immigrés africains employés aux travaux agricoles ne sont pas, juridiquement, des esclaves. Mais humainement, la réalité est-elle si différente ? Laissons conclure Diodore : «celui que le hasard a fait naître dans une basse condition laisse volontiers aux autres les honneurs et la gloire ; mais il se révolte contre les despotes si on lui refuse l'humanité à laquelle il a droit.» Florus (vers 70 – vers 140 après J.-C.), Abrégé d’histoire romaine, III, 20-21. Diodore de Sicile (vers 90 – vers 30 avant J.-C.), Histoire universelle, 34.
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Rétroviseur 13, 24heures, 05.12.09 Suisse exotique Mitlödi, canton de Glaris. Deux heures sonnent au clocher de l’église. Effrayés, les pigeons s’égaillent sur les tuiles. Urs finit ses röstis et son verre de rouge. Le chat ronronne sur le rebord de la fenêtre, contemplant par-dessus les géraniums le verger de cerisiers et de pommiers, où paissent deux ânes. Ruedi sirote un café-Pflümli, et s’allume un Stump en ouvrant le journal. S’il a voté pour l’interdiction des minarets, c’est qu’il tient à préserver «l’identité suisse». Dans son décor pourtant, tout vient de l’étranger. L’église, les pigeons, les tuiles, le verre, le vin, le chat, la vitre, les cerisiers, les pommiers, les ânes, la prune, la lecture et l’écrit : autant d’éléments exotiques, d’origine méditerranéenne et orientale, introduits dans nos régions au temps des Romains. Tout comme la maçonnerie, la brique, la plomberie, l’arche, la voûte, la truelle, le fil à plomb, le clou, les conduites et les égouts, le moulin hydraulique, les orgues, le dé à jouer, le noyer, le châtaignier, le pêcher, le figuier, la betterave rouge, le céleri, le fenouil, la sarriette, la coriandre, l'aneth, l'ail… «L’identité» indigène helvète ignorait tout cela avant les apports étrangers et le métissage d’époque romaine. L’alambic, pour distiller le Pfümli, est venu des Arabes, au Moyen Âge. Comme les oranges, le coton, les épinards, le sirop, le riz, le sucre, le safran, le chiffre, le zéro… Et plus tard, le café. Les pommes de terre des röstis sont d’origine américaine, de même que le tabac du cigare. De même aussi que le cacao de notre chocolat, le maïs, l’avocat, l’ananas, la tomate… Et les géraniums viennent d’Afrique australe. Conclusion évidente : dans la réalité, «l’identité suisse» est fondée sur les nouveautés venues d’autres horizons et sur le métissage multiculturel. Et dès lors, Ruedi et tous ceux qui croient défendre cette identité en rejetant les ajouts étrangers ne respectent ni l’histoire ni la culture locales. Ce sont eux, en définitive, qui sont mal intégrés !
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Rétroviseur 12, 24heures, 07.11.09 Rapt lybien et otages helvètes Il était une fois, en Thessalie (Grèce), une nymphe d’une grande beauté, qui ne partageait pas le goût de ses pareilles pour la broderie : «armée de ses flèches d'airain et d'un glaive meurtrier, elle aimait combattre et occire les bêtes féroces des bois». Un jour, Apollon la vit aux prises avec un lion, qu’elle dompta à mains nues. Devant tant de féminine ardeur, le dieu tomba éperdument amoureux : il enleva illico la jeune chasseresse et l’emmena en char céleste sur un lointain rivage, où elle fonda un royaume. La belle se nommait Cyrène. La cité qu’elle créa prit son nom, et son royaume devint la Cyrénaïque. Aujourd’hui, on dit la Lybie. Un pays qui selon la mythologie est donc né d’un rapt. C’est dire si la tradition de l’enlèvement y est ancrée. Mais l’Helvétie, question prise d’otages, n’est pas en reste. Passons du mythe grec à l’histoire romaine, en 58 avant J.-C. Quittant le Plateau suisse, nos ancêtres les Helvètes tentent d’émigrer vers l’Ouest de la Gaule. Jules-César les bloque d’abord à Genève, en détruisant le pont sur le Rhône. Ne pouvant forcer le passage, les émigrants longent alors la rive nord puis débouchent dans la plaine de la Saône. Alors qu’ils sont en train de la franchir, César les attaque par surprise et massacre un quart d’entre eux. On négocie. Le chef helvète Divico dit à César : «si Rome fait la paix avec nous, nous irons nous établir où elle le voudra. Mais si elle persiste à vouloir la guerre» …elle l’aura ! César : «si les Helvètes livrent des otages en garantie de leurs promesses, […] je consens à conclure la paix.» Là, Divico se fâche : «des otages ? Nous tenons de nos pères la coutume d’en prendre, des otages ! Pas d’en donner !» Ce sera donc la guerre, la bataille de Bibracte puis le retour forcé et définitif de nos aïeux en Suisse actuelle. Ainsi cette antique question d’otages a-t-elle tracé le destin national. Raisonnablement, entre un pays né d’un rapt et un autre fondé sur une histoire d’otages, on devrait pouvoir s’entendre ! Pindare (518-438), Pythiques, 9 ; Jules-César (100-44), Guerre des Gaules, I, 12-14.
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Rétroviseur 11, 24heures, 10.10.09 Histoires de boucs Année 19 après J.-C. : quatre juifs de Rome escroquent une aristocrate qu’ils ont convertie au judaïsme. Le mari les dénonce à l’empereur Tibère, et toute la population juive de la ville est expulsée. En 41 ou 49, Claude remet ça : bannissement général des juifs, dont une petite frange, paraît-il, crée de l’agitation. Les juifs sont alors de parfaits boucs émissaires. La foule romaine voit en eux des «ennemis du genre humain» : ils ne participent pas à la vie civique et militaire, ils refusent les cultes officiels. Mal intégrés, quoi. En 64, Rome est dévastée par un incendie sans nul doute accidentel. Mais comme toujours en pareil cas, la population victime a besoin de coupables. Certains, réflexe éternel, accusent le pouvoir, donc Néron. Lequel, raconte Tacite, détourne l’attention sur des gens «détestés pour leurs abominations et que le vulgaire nommait chrétiens. […] Cette exécrable superstition se répandait en Judée, sa source, mais aussi à Rome où affluent toutes les infamies…» On s’en prend donc aux chrétiens, «moins convaincus d'incendie que de haine pour le genre humain». Normal : les chrétiens d’alors sont presque tous juifs, et personne ne s’attarde à de subtils distinguos. Les boucs émissaires sont condamnés en bloc et dès lors, tout chrétien est criminel ; c’est la base légale des persécutions futures. Il faut attendre 311 pour que Galère décrète l’indulgence, «de sorte qu'à nouveau les chrétiens puissent être chrétiens et rebâtissent leurs lieux de réunion, pour autant qu'ils ne contreviennent pas aux lois.» Constantin confirme en 313, restituant et protègeant les églises «comme il convient à notre temps de paix, afin que chacun ait la liberté de pratiquer le culte de son choix.» 2009 après J.-C. : derrière l’idée d’interdire les minarets, l’UDC (dont la mascotte est un bouc), s’en prend à un autre groupe religieux. Mais ça n’a sûrement aucun rapport : ça voudrait dire qu’on remâche de vieux schémas qui retardent de 2000 ans… ça paraît impensable. Non ? Tacite (55-120), Annales XV, 44 ; Lactance ( ? - 323), De mortibus persecutorum I, 34 ; Edit de Milan (juin 313) 6-7.
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Rétroviseur 10, 24heures, 12.09.09 Zéro de conduite «Un professeur agressé par un élève». «Un instituteur tabassé dans le préau». Les titres de ce genre foisonnent dans les médias, autour d’une violence scolaire qui inquiète les pédagogues. Il y a de quoi, quand certains entrent en classe enseignants et en ressortent en saignant. Sans compter que certains parents d’élèves se montrent aussi brutaux que leur progéniture. Pour d’aucuns, ces faits déplorables signalent une dérive typiquement moderne. Et la politique, bien sûr, s’en empare : les uns y voient le fruit pourri d’une école et d’une société trop laxistes ; d’autres, le résultat d’un afflux d’élèves étrangers. Ben voyons. Une nouveauté, la violence scolaire ? Chez Plaute, il y a 2200 ans, c’en était déjà une : «Mais aujourd’hui, un marmot qui n’a pas sept ans, si on a le malheur de le toucher, vous fend le crâne de son précepteur avec sa tablette. Va-t-on se plaindre auprès du père ? Le père ne manque pas de dire à son gosse : "tu es bien de notre sang, et tant que tu sauras te défendre face aux injures, tu le resteras !" Et c’est le maître qu’on menace : "dis donc, vieux crétin, ne t’avise pas de toucher à cet enfant parce qu’il a montré du caractère !" Et le précepteur s’en va, la tête bandée d’un linge huilé, comme une lanterne…» Six siècles plus tard, Augustin d’Hippone, alias Saint-Augustin, dénonçait : «le laisser-aller des étudiants est affreux, incontrôlé : ils surgissent grossièrement et, tels des déments, perturbent l'ordre établi par les maîtres dans l'intérêt des élèves. Ils commettent des outrages, d'une bêtise crasse, que les lois devraient punir si l'usage ne les protégeait pas [...] Ils pensent agir impunément alors que l'aveuglement même de leur comportement les sanctionne». Manifestement, la violence scolaire n’a rien de très nouveau. Elle régnait déjà aux temps où la discipline et les châtiments corporels étaient de règle. Et ceux pour qui elle découle forcément de l’éducation et de la société modernes devraient peut-être retourner à l’école... Plaute, Les deux Bacchides (vers 200 avant J.-C.) Saint Augustin, Confessions V, 8, (396-398 après J.-C.)
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Rétroviseur 09, 24heures, 13.06.09 Rouge sur blanc… Tout fout le camp. Depuis peu, les industriels européens du vin déversent des copeaux dans les cuves en inox pour contrefaire l’arôme des crus élevés en fûts de chêne. Une pratique très répandue chez les producteurs chiliens et californiens, et qu’il était donc urgent d’imiter : il fallait rester compétitifs sur le marché mondial, voyons. Plus récemment, la filière du pinard, jamais à court d’idées-bricolage, a concocté un projet du même tonneau : fabriquer du «rosé» en mélangeant du blanc et du rouge. Là aussi, l’exemple vient de loin, en l’occurrence des grands domaines australiens, sudafricains et américains ; et là encore les impératifs économiques exigent que tout le monde suive. Mais c’était compter sans la fronde de vignerons européens qui manifestement ne comprennent rien au progrès : pour eux, tradition et qualité priment sur les avantages concurrentiels d’une camelote standard trafiquée. A force de hurler à l’hérésie, ces teigneux viennent d’obtenir gain de cause contre le lobby de la vinasse industrielle : Bruxelles n’autorisera pas le faux rosé, pour l’instant du moins. A l’époque romaine déjà, les grands enjeux commerciaux n’avaient pas épargné le divin nectar. Avec les immenses marchés d’exportation ouverts par les conquêtes apparut le vin en vrac à vil prix, transporté par bateaux-citernes, ainsi que divers bidouillages. Pour coller aux goûts de la clientèle, raconte Pline l’Ancien, des producteurs marseillais indélicats trafiquaient leurs vins pour les «vieillir» artificiellement : «on les maquille à la fumée dans des fabriques. Quand ce n’est pas avec des herbes ou des ingrédients nocifs ! Les négociants usent même de l’aloès pour en modifier le goût et la robe». Et aussi: «on le teinte avec des colorants, comme un fard pour le vin, lequel s’en retrouve épaissi. Tant de poisons pour l’amener à plaire, et on s’étonne de sa nocivité !». Hier comme aujourd’hui donc, le vin et les juteux intérêts commerciaux font parfois un curieux mélange. Rien ne bouge. Pline l’Ancien (23-79 après J.-C.), Histoire naturelle, XIV.
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Rétroviseur 08, 24heures, 16.05.09 Pandémie antique Ayant semé la panique en une des journaux, la grippe porcine et son H1N1 hideux semblent faire, pour l’heure, plus de peur que de mal. En attendant les prochaines alertes à la pandémie (bronchite du saumon, fièvre du cheval, oreillons du lapin, sait-on jamais), on peut évoquer les antiques nouvelles maladies. Les contagions soudaines d’origine exotique ne sont pas le tribut exclusif du monde moderne et de ses aberrants élevages industriels... Ainsi, relate Pline l’Ancien, a-t-on vu vers 50 après J.-C. l’arrivée «de maladies jusqu'alors inconnues non seulement en Italie, mais en Europe». La plus spectaculaire était une affection cutanée qui desquamait le visage : «parce qu'elle attaquait d’abord le menton, on l’appela en latin mentagra, d'abord par plaisanterie tant la foule aime se moquer des misères d'autrui. Chez bien des malades elle envahissait la face toute entière, ne laissant indemnes que les yeux, puis descendait aussi sur le cou, la poitrine et les mains, dont la peau se couvrait d’une affreuse dartre en petites plaques». Probable effet collatéral de la globalisation liée à l’extension de l’empire, «ce fléau n'avait existé ni chez nos ancêtres ni chez nos pères, et c'est au milieu du règne de Claude qu'il s'introduisit en Italie, importé d'Asie […]. Il toucha la classe dominante où la maladie se propagea rapidement, surtout par le baiser. Nombre de ceux qui se résignèrent à subir un traitement n'obtinrent que des cicatrices encore plus hideuses que le mal : on le soignait en effet avec des caustiques, et si les chairs n'étaient pas brûlées jusqu'à l'os, la répugnante affection récidivait». Si l’industrie pharmaceutique n’existait pas, certains firent tout de même leur beurre de cette épidémie : «arrivèrent alors d'Egypte, foyer de telles maladies, des médecins spécialisés dans ce seul traitement, et qui en tirèrent grand profit. On sait par exemple que Manilius Cornutus, légat de la Province d'Aquitaine, s'engagea à payer 200'000 sesterces pour se faire soigner.» Pline l'Ancien (23 - 79), Histoire naturelle 26, 1-4.
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Rétroviseur 07, 24heures, 18.04.09 Dernier stade... 2009 après J.-C. : «Des échauffourées entre supporters du FC Lucerne et du FC Sion ont eu lieu lundi soir dans et aux abords du stade de l’Allmend […]. La police est intervenue une première fois après les tirs au but, lorsque des fans valaisans et lucernois ont envahi la pelouse et en sont venus aux mains. Elle a dû intervenir plus massivement devant le stade où une bagarre générale menaçait. Des bouteilles et des fusées ont été lancées contre les forces de l’ordre. Elles ont répliqué avec des canons à eau et par des tirs de balles en caoutchouc. Quatre Valaisans et un Lucernois ont été interpellés.» (24 heures, 15.04.2009). La routine, quoi. Ces temps-ci, les rencontres de foot et de hockey débouchent presque immanquablement sur les habituelles bagarres entre supporters abrutis (pléonasme ?). D’où sécurisation poussée des stades et de leurs alentours, mobilisation policière massive et dégâts divers, le tout aux frais de la collectivité. La violence au stade a connu, bien avant le carnage du Heysel en 1985, un autre précédent fameux. En 59 après J.-C., rapporte Tacite, «un incident bénin a déclenché un massacre affreux entre habitants de Nuceria et de Pompéi, pendant un combat de gladiateurs donné par Livineius Regulus […]. Poussés par le manque d'éducation typique des provinciaux, les gens se lancèrent d’abord des injures, puis des pierres, puis on en vint aux armes. La plèbe de Pompéi, où se déroulait la rencontre, prit le dessus : nombre de Nucériens sont repartis blessés, et beaucoup pleuraient la perte d’un fils ou d’un père. L’empereur [Néron] a confié le jugement de l’affaire au Sénat, qui l’a transmis aux consuls, lesquels l’ont renvoyé au Sénat». Le verdict, en définitive, fut exemplaire : interdiction officielle à la ville de Pompéi d’organiser tout rassemblement de cette sorte pendant dix ans, et dissolution d’associations locales. Quant aux principaux fauteurs de trouble, y compris l’organisateur Livineius Regulus, ils furent condamnés à l’exil. C’était le bon temps. Tacite (vers 55 – vers 120 après J.-C.) Annales, XIV, 17.
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Rétroviseur 06, 24heures, 21.03.09 Pauvres riches ! Les temps sont durs pour les requins. Le désir vorace d’accumuler le plus d’argent possible et donc, forcément, d’en soustraire le maximum aux impôts, est de plus en plus mal vu. Pire, ça devient techniquement difficile. «Par cupidité», disait Lucrèce il y a plus de 2000 ans, certains «sortent du cadre légal, rendent le droit complice ou même agent du crime, l’assujettissent jour et nuit à un labeur sans égal pour s'élever au faîte de la fortune». Mais voilà que la complicité du droit n’est plus assurée : la Suisse elle-même, sous la pression, finit par renoncer aux artifices légaux qui couvraient très commodément l’évasion fiscale. D’aucuns, craignant l’exode des magots, dénoncent la «persécution des riches». Mais ceux qui s’efforcent d’échapper au fisc sont-ils vraiment riches ? Peut-être est-il temps d’évoquer des notions qui dans le domaine financier semblent dépassées, voire déplacées : la philosophie et la morale. Pour l’avocat Cicéron, contemporain de Lucrèce, être riche, c’est en principe posséder assez de ressources pour n’avoir plus besoin de rien. «A ton sens, regorges-tu d'argent, en as-tu assez ? Si oui, d’accord, tu es riche. Mais si dans ton avidité d'amasser, tu ne considères aucun gain comme honteux […] ; si tous les jours tu fraudes, tu trompes, tu demandes, tu passes des marchés, tu enlèves, tu prends ; si tu dépouilles les alliés et pilles le trésor public […], est-ce que ce sont là des signes d'abondance ou de misère ?». Voilà bien le paradoxe : le vrai riche, par définition, ne ressent nul besoin d’engranger davantage. Il est comblé. Or les cupides et les avares mus par l’envie d’amasser toujours plus ne le seront jamais. Ce sont, au sens strict, des gens dans le besoin... «Pas un seul qui puisse se contenter de ce qu'il a ; aussi doit-on les regarder non comme des gens riches et dans l'abondance, mais comme des pauvres et des indigents.» Plaignons donc de tout cœur ces miséreux qui tentent désespérément de dissimuler leur argent dans nos banques. (Lucrèce, 98-54 (?) av. J.-C., De la nature, III, 59-73. Cicéron, 106-43 av. J.-C., Les paradoxes, V)
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Rétroviseur 05, 24heures, 20.02.09Les jeux du cirque (blanc) Difficile d’échapper, ces dernières semaines, aux mondiaux de ski alpin de Val d’Isère. D’autant que les succès suisses ont ravivé le chauvinisme des médias, pour qui le ski est devenu pour un temps le premier des sujets planétaires : à la une des journaux, des médaillés bien contents ; en ouverture des bulletins radiophoniques, de longues minutes consacrées à des centièmes de seconde ; en tête de téléjournal, les sempiternelles images de coureurs dévalant des pentes et de supporters agitant des cloches. Il y a 19 siècles à Rome, d’aucuns se lassaient déjà de revoir du déjà-vu cyclique de même teneur, à savoir les courses de chars. Mais à cette époque-là, pas de battage médiatique : il était plus facile de se détacher des événements… Pline le Jeune : «J’ai passé ces derniers temps entre mes tablettes et mes opuscules dans le plus délicieux repos. Comment est-ce possible à la ville, direz-vous? C'est qu'il y avait les Jeux du Cirque, genre de spectacle qui ne me séduit aucunement. Rien de nouveau là-dedans, rien de varié, rien qu'on n'ait déjà vu une fois, ce qui est bien suffisant. Je suis d'ailleurs étonné que tant de milliers de gens soient de temps à autre repris, comme de grands enfants, du désir de voir des chevaux lancés à la course et des cochers debout sur des chars». Ou des skieurs descendre des pistes, debout sur des lattes. «Si encore on s'intéressait à la rapidité des chevaux ou à l'habileté des cochers, ça pourrait s'expliquer. Mais non, c'est la couleur de l'habit qu’on applaudit, c'est elle qu’on aime; et si en pleine course on intervertissait les tuniques de deux cochers, les encouragements et les applaudissements changeraient de camp». Parions que les supporters helvètes en bord de piste encourageraient frénétiquement le plus honni des Autrichiens si par hasard il courait dans une combinaison suisse. «Quand je pense que c'est cet amusement futile, sot, monotone, qui les cloue à leur place, jamais rassasiés, j'éprouve une certaine joie à ne pas éprouver celle-là.» Pline le Jeune (né en 61, mort vers 114), Lettres IX, 6.
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Rétroviseur 04, 24heures, 24-25.1.09Obama Imperator «Quel beau jour que celui où, tant attendu, tant désiré, tu as fait, à pied, ton entrée dans la ville! Cette façon d’y entrer, quelle merveille, quel heureux présage! Tes prédécesseurs aimaient se faire voiturer et même porter. […] Mais toi, seule ta taille te faisait plus haut et plus grand que les autres. […] Ni l’âge, ni la santé, ni le sexe n’empêchèrent quiconque de se remplir les yeux de ce spectacle inouï. Les enfants apprenaient à te connaître, les jeunes ne cessaient de te montrer, les vieux t’admiraient. […] Les uns disaient qu’ils pouvaient mourir à présent qu’ils t’avaient vu, les autres rétorquant qu’au contraire, c’était maintenant qu’il fallait vivre! […] Les toits couverts de monde, nulle place inoccupée, partout des rues bondées où ne restait pour toi qu’un étroit passage, de tous côtés un peuple en liesse, partout même joie et mêmes acclamations […].»* C’était il y a 1910 ans, à Rome : Trajan, désigné empereur en 98, n’entrait dans la capitale qu’en 99. Même scénario, mardi dernier, à Washington : Obama, élu en 2008, investi en 2009. Tous deux dans la quarantaine, tous deux anciens brillants sénateurs, tous deux immensément populaires. Dans les deux cas, leur nomination est une révolution: natif d’Espagne, Trajan fut le premier provincial à accéder au pouvoir suprême; Obama est le premier Noir. L’un comme l’autre incarnent un changement de style: ouvert et affable, Trajan privilégiait la modération, l’équilibre, le juste milieu. Entouré de conseillers très qualifiés, il fut le premier à recevoir des Romains le titre d’Optimus Princeps, le meilleur empereur. Peut-être Obama connaîtra-t-il semblable fortune, qui sait… Souhaitons toutefois que le parallèle s’arrête là. Car Trajan fut aussi un chef de guerre, qui agrandit l’empire en lançant de vastes opérations militaires. Il conquit d’abord la Dacie (Roumanie) puis, afin de s’assurer le contrôle des grands axes commerciaux, il envahit l’Arabie, l’Arménie et la Mésopotamie, qu’on appelle aujourd’hui l’Irak. * Pline le Jeune, Panégyrique de Trajan, 22-23
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Rétroviseur 03, 24heures, 27.12.08Attis le ressuscité Comme on vient de fêter l’anniversaire de Jésus (né au plus tard en 4 avant lui-même), rappelons que sa légende n’est pas totalement unique : au 1er siècle de notre ère, d’autres divinités d’origine proche-orientale promettaient à leurs fidèles un jugement dernier, le salut de l’âme et la vie éternelle. Ainsi Attis, lié à la déesse Cybèle. Son mythe connaît des variantes, mais résumons : Attis naquit d’un père divin et d’une mère humaine, tombée enceinte avec une grenade (une sorte d’immaculée conception, donc). Abandonné, l’enfant Attis fut nourri par une chèvre et devint un très beau berger. Du haut des cieux, Cybèle en tomba amoureuse et lui fit promettre une éternelle et chaste fidélité. Mais un jour Attis, demi-dieu mais pas moins homme, céda aux charmes d’une nymphe... Folle de jalousie, Cybèle le frappa de démence : en plein délire, Attis s’émascula lui-même avec une pierre tranchante et en mourut. Il ressuscita quatre jours plus tard, au printemps, puis monta au ciel s’asseoir près de Cybèle. Instauré à Rome en 42 après J.-C., le culte d’Attis se célébrait principalement du 15 au 27 mars : après une période d’abstinence sexuelle et alimentaire (donc un genre de carême), on pleurait la mort du dieu le 24, avec lamentations, autoflagellations et sacrifices. Le 25, un prêtre annonçait la résurrection ; s’ensuivaient cortège triomphal, danses et bombance. Le clergé d’Attis, qui prônait le rejet du charnel au profit du spirituel, était castré, comme le dieu : une façon radicale d’assurer le célibat des prêtres. Et où se situe, à Rome, le grand temple d’Attis ? Pile sous la basilique Saint-Pierre. Pas mal d’analogies, donc, entre Attis et Jésus. L’un est certes mythologique, alors que l’autre fut un personnage réel, exécuté par les Romains. Reste qu’avec Attis et d’autres, les idées de résurrection et de rédemption étaient déjà répandues : les premiers auteurs chrétiens, deux générations après la fin déroutante de ce Jésus qu’ils n’avaient jamais connu, s’en seraient-ils inspirés ? |
Rétroviseur 02, 24heures, 25.11.08Comment tromper le peuple tout en finesse «Tout peuple nourrit à l'égard des hommes politiques une malveillance certaine, et se montre toujours enclin à les accuser.» C’est ce qu’écrivait Plutarque vers 105 après J.-C. Disons-le d’emblée, il était nettement plus proche des hommes politiques que du peuple, qu’il dépeint ici comme une masse critique, détestablement soupçonneuse, toujours à voir le mensonge et la magouille partout. En clair, avec les politiques, le peuple a facilement l’impression de se faire baiser. Comment, dès lors, lui faire avaler des décisions impopulaires sans déclencher de tels sentiments ? Plutarque livre aux dirigeants une recette simple : «quand, à propos d'une mesure importante et salutaire, le peuple est plein de soupçon, les hommes d'Etat ne doivent pas exprimer tous le même avis, comme s'ils s'étaient mis d'accord auparavant.» Il suffit pour cela de simuler, pour un temps et pour la galerie, le désaccord et l’argumentation : «deux ou trois d'entre les hommes d’Etat doivent se distinguer de leurs amis et leur apporter calmement la contradiction. Après quoi, comme s'ils avaient été finalement convaincus, ils changent d'avis et se rallient aux autres ; ils entraînent ainsi le peuple avec eux, car ils paraissent guidés par l'intérêt public.» Dommage que, dix-neuf siècles après, notre Conseil fédéral ne suive pas ces sages préceptes... Obsédé au contraire par l’image de sa collégialité, il veut coûte que coûte montrer sa belle unité à tous les passants. Dès lors, quand il décide en quelques heures de prendre aux contribuables une somme astronomique pour rattraper, sans aucune compensation, les erreurs des requins de l’UBS, le peuple, forcément, a des soupçons et des rancoeurs. Tandis que si quelques uns de nos ministres (au hasard, les deux prétendus socialistes) avaient, pour la forme et le principe, pris leurs distances avec cette mesure unilatérale, ils auraient paru davantage «guidés par l’intérêt public». Et le peuple aurait peut-être un peu moins l’impression de s’être fait baiser. (Plutarque, ~50 - ~125 : Œuvres morales, préceptes politiques, 16).
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Rétroviseur 01, 24heures, 22.11.08Quand les Juifs pratiquaient l’Intifada «Nouvelle flambée de violence dans les territoires occupés» : un refrain de l’actualité devenu tristement banal. Jets de pierres sur les soldats, provocations des colons, foules en colère, attaques, représailles, escalade… La Judée antique, déjà, avait connu ça. On s’en souvient, la «deuxième Intifada» a explosé suite à la visite très controversée d’Ariel Sharon sur l’Esplanade des Mosquées à Jérusalem, le 28 septembre 2000. Un affront pour les Palestiniens. Or une vingtaine de siècles plus tôt, entre 48 et 52 après J.-C., exactement au même endroit, un autre affront déclencha une autre Intifada. Mais en ce temps-là, le Temple juif d’Hérode se dressait encore sur les lieux, l’armée était romaine et les lanceurs de pierres étaient juifs... Contemporain des événements, Flavius Josèphe raconte : ce jour-là, «il y avait foule à Jérusalem pour la Pâque juive. La cohorte romaine avait pris position sur le toit du portique du Temple : les soldats y montent toujours la garde les jours de fête, pour prévenir tout mouvement séditieux de cette foule assemblée. L’un des soldats, retroussant son vêtement, se baissa avec indécence en se tournant pour montrer son derrière aux Juifs. Puis il fit entendre un bruit en rapport avec sa posture. Indignée de cette insulte, toute la foule cria au préfet Cumanus de punir le soldat. Des jeunes, moins maîtres d'eux-mêmes, avec la frange de la population la plus naturellement portée à la révolte, s'avancèrent pour combattre: ils ramassèrent des pierres et en bombardèrent les soldats. Craignant que tout le peuple ne l'attaque lui-même, Cumanus fit venir des légionnaires en renfort, qui se répandirent sur les portiques. Une peur irrésistible s'empara alors des Juifs: abandonnant le Temple, ils fuirent en ville. Ce fut une telle bousculade aux portes de sortie que plus de trente mille hommes moururent piétinés les uns par les autres… La fête se changea en deuil pour toute la nation et en chants funèbres pour toutes les familles.» Lieu saint, provocation, soulèvement, carnage : il y a des endroits où, semble-t-il, l’Histoire se répète davantage qu’ailleurs. Flavius Josèphe (né en 37, mort vers 100) : Guerre des Juifs II, 223-231. |